#Infolab Mettre les données en débat, via des cartes délibératives

La Campagne Infolab a été lancée le jeudi 11 avril à l’occasion de la première rencontre du groupe de travail national, portant sur le thème “ Culture de la donnée et médiations”. Acteurs associatifs (Libertic, Open Street Map, collectifs citoyens Open Data Tours, Poitiers, Les Petits-Débrouillards, Décider Ensemble, La Fonderie…), membres de collectivités territoriales (Région PACA, Communauté urbaine de Bordeaux, CG Gironde, CG Hauts-de-Seine, CG Manche, Mairies de Paris et de Rennes…) et grands comptes (Alcatel Lucent, La Poste, La Caisse des dépôts, Gemalto…) étaient rassemblés pour entamer une réflexion sur la culture de la donnée et ses différentes formes de “médiation”. Retour sur cette journée…

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Dans ce 2e atelier “main dans le cambouis”, Vincent Mandinaud de l’ANACT et Hervé Paris d’AlterCarto/Cité Publique ont présenté une méthode originale - et éprouvée ! - de mise en discussion des données articulant des approches quantitatives et qualitatives des données. 

Pour bien comprendre la démarche, revenons sur les caractéristiques des acteurs en présence. 

L’ANACT (L’Agence Nationale pour l’amélioration des conditions de travail) est un EPA sous tutelle du ministère du travail, et les organisations patronales et syndicales dites représentatives siègent à son conseil d’administration. L’ANACT forme un réseau, avec 26 Associations Régionales pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ARACT) implantées dans chaque région de France. La vocation de ce réseau est d’aider les organisations à développer des projets innovants touchant au travail, dans le cadre d’un dialogue social constructif, pour améliorer à la fois la situation des salariés et l’efficacité des entreprises. Aussi, ces dernières années, le réseau ANACT a déployé des outils de cartographie statisitique et expérimenté une méthodologie d’enquête sur les contextes de travail dans les territoires. Mobilisés et éprouvés par des acteurs territoriaux (ARACT, Comités de Bassin d’Emploi, Maison de l’Emploi et de la Formation Professionelle, etc.), ces outils de rapprochement cartographique de données et ces méthodes d’investigation leur ont permis d’alimenter la réflexion, d’affiner la problématisation des contextes d’action face aux mutations du travail dans les entreprises et les territoires. Le travail de médiation que réalisent ces groupes d’acteurs  table sur la mise en scène et l’analyse de données de statistiques publiques, articulées à des savoirs d’expériences, des connaissances de terrain. Le positionnement - presque éthique - de l’agence est de ne pas livrer de corrélations statistiques toutes faites, mais de proposer des cadres de travail mettant les acteurs en capacité de formuler de « corrélations délibératives », via des formes d’enquêtes collaboratives, de partage d’expériences et d’expertise collective.

Sur son chemin lyonnais, l’ANACT a croisé le bureau d’étude Cité Publique (concepteur et développeur de l’application web de cartographie statistique) et l’association AlterCarto : une association engagée dans les problématiques de débat citoyen, préoccupée par le développement de technologies démocratiques et plus spécialement de “cartes réflexives”. Cette rencontre a ouvert sur une collaboration fructueuse entre les organismes et sur la co-élaboration d’un projet nommé ATTLAS, reprenant la suite technologique Suite Cairo. ATTLAS se base sur la réutilisation des données publiques géolocalisées et propose une lecture nouvelle des contextes de travail dans les territoires, complémentaire aux approches sectorielles traditionnelles. La démarche d’investigation proposée aux partenaires, soutenue par l’utilisation de modules cartographiques dit « PageCarto », consiste en une plongée dans les problématiques des territoires, étayée de données, médiée par des cartes, des graphiques et des commentaires. 

Un exemple d’investigation, sur le thème de la prévention de l’usure professionnelle. (Ouvrez l’onglet carte et naviguez dans le menu déroulant).

LES COMPETENCES REUNIES

Cette démarche articule trois types de compétences : 

  • l’expertise métier et terrain des “clients” ou “partenaires”;
  • l’expertise métier du réseau ANACT sur la champ problématique du travail et des changements technologiques et organisationnels
  • l’expertise socio-technique et cartographique d’AlterCarto. 

Les intervenants définissent leur rôle comme celui d’un “appui à la problématisation”, d’une “expertise de facilitation” concourant à l’encapacitation des acteurs concernés sur les phénomènes explorés. L’objectif est non pas de résoudre les problèmes des acteurs à leur place, mais de mettre en place un “cadre d’usages” facilitant le partage des expériences, la mutualisation des ressources pour renouveler les capacités d’agir sur les phénomènes.

Une question que soulève cet attelage de compétences concerne la spécialisation thématique des experts de la donnée : les médiations à la donnée doivent-elles être spécialisées par métier ? Peut-on jouer un rôle de “datascientist” pour des tiers, sans comprendre les problématiques du domaine, les implicites du langage, les conflits d’acteurs, etc. ? 

LES ETAPES DE LA DEMARCHE

La démarche se construit en deux temps principaux : 

L’étape 1 : le back office

Elle comprend :

- la problématisation du sujet : de quoi parle-t-on ? Objectif : affiner les questions, définir des problématiques communes ;

- le choix des périmètres : discussion autour des échelles, des cartes, des représentations (quelle géographie des données pour parler d’un “pays” – sous-entité régionale) : les frontières administratives des données cachent parfois le véritable étalement géographique des problématiques économiques et sociales.

- la définition d’une stratégie de collecte de données (trouver les données disponibles répondant à la problématique soulevée, qu’elle soit publique gratuite et ouverte, ou publique et payante). 

- la constitution d’un cahier de données ;

- le “bidouillage” des données pour passer des tableaux aux cartes.

Cette étape est longue, chronophage et, aux dires des instigateurs eux-mêmes, la plus laborieuse. Les « clients » ou « partenaires » n’ont pas toujours le temps de réellement s’y plonger. La tentation est forte de vouloir recevoir “le prêt-à-consommer”, et de s’absoudre de la cuisine préalable. Pourtant cette étape 1 a une plus-value didactique forte : elle fonctionne comme une formation, qui permet l’acculturation des acteurs à des formes inductives de raisonnement, à la complexité de la représentation des phénomènes économiques et sociaux, au caractère « construit » des données qu’on cherche à représenter et mobiliser.

L’étape 2 : la mise en discussion des cartes

On est à ce moment-là face au produit « prêt à l’usage ». Mais les choses ne se font pas toutes seules pour autant. La mise en discussion des cartes et des données s’opère d’une part grâce au rôle de tiers que jouent l’ANACT et AlterCarto. D’autre part un principe prévaut “pas de carte sans commentaire”. Toutes les données représentées font ainsi l’objet de discussions, de corrélations commentées, ce qu’on pourrait appeler “l’hypertextualité des données et des cartes”. Les modules « PageCarto » offrent une fonction de prise de notes dynamique, intégrant les commentaires aux cartes et générant ensuite, si besoin, de nouvelles représentations plus adéquates. 

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RMQ : Les données utilisées sont issues de différentes sources. Le recensement de la population et le fichier connaissance locale de l’appareil productif de l’INSEE sont jusqu’alors les sources principales pour constituer les jeux de données réutilisées. Des données provenant de la DARES, de Pôle Emploi, ou encore de la CNAM-TS ont pu être mobilisées. Les données sont à la fois remises à disposition sous format tabloïde facilitant le traitement « machine » et représentées sous formes de métadonnées cartographiques. Les cartes, les supports et les textes de commentaires sont sous licence GNU GPL. 

CULTURE DE LA DONNEE OU MEDIATION ? 

La démarche mise en oeuvre participe à développer une culture de la donnée auprès des acteurs impliqués. C’est un des constats qui ressortait de cet atelier. ”Développer une culture de la donnée au service des entreprises et des territoires consiste bien à relancer un processus de médiation, à reconfigurer la relation entre producteurs et réutilisateurs et renouveler les usages » reconnaissait Vincent Mandinaud. Médiation et culture de la donnée pourraient bien être indissociables…

« Jusqu’à présent les spécialistes de la donnée (statisticiens, acteurs publics, etc.) ont privatisé les médiations : la production, la collecte et l’analyse des données ne passaient que par eux. L’enjeu de l’Open Data aujourd’hui est donc autant un enjeu d’acculturation à la donnée par un plus grand nombre, qu’un enjeu de “désappropriation" par ceux qui, jusqu’à présent, avait la main mise dessus" » concluaient les intervenants.

UNE METHODE POSSIBLE POUR DES INFOLABS CITOYENS… ?

Cette approche de co-élaboration et de discussion des diagnostics territoriaux avec les acteurs concernés faisait, pour notre petite équipe Infolab, largement écho aux scénarios – fictifs – développés avec l’association Décider Ensemble, dans le cadre du rapport « Ouvertures des données publiques et participation » en 2012. Dans chacun des 3 scénarios (CNDP / Plan Climat Energie / Aménagement urbain) en effet, un dispositif de type Infolab s’avérait nécessaire : pour réunir, partager et mettre en discussion les données. Le dispositif fonctionnait autour d’une réunion de compétences techniques et de « traducteur/formateur/médiateur ».

Est-ce que la méthodologie développée par l’ANACT, Cité Publique et AlterCarto pourrait fonctionner dans le cadre d’une concertation publique ? L’acculturation des acteurs (qu’ils soit professionnels ou citoyens) à la manipulation de données est-elle possible sur un temps court ? Sur tout type de population ? Ou faudrait-il imaginer qu’un panel d’acteurs, choisi au hasard, participe à un processus long à l’instar des jurés d’assises ? En la matière, tout reste à expérimenter… ! A noter qu’à Lyon, toujours,  la municipalité forme déjà les chargés de missions de développement local à des modes de concertation appuyés par la même technologie, et selon une approche méthodologique similaire, pour « entredéfinir », avec les comités de quartier, les zones prioritaires dans le cadre des Contrats Urbains de Cohésion Sociale ; et pour mettre en place un observatoire de la santé préfigurant le futur contrat local de santé entre la Ville et l’ARS. Pour en savoir plus sur ces initiatives : sven.grillet {a} mairie-lyon.fr .